La maison abandonnée

Comme promis, voici ma petite contribution pour Halloween ! Une petite nouvelle que j’ai écrite il y a environ 2 ans et demi, suite à un cauchemar (oui, encore) Je l’ai corrigée pour l’occasion 🙂

Bonne lecture ! Et attention aux cauchemars 😉

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Nous étions le 31 octobre, jour d’Halloween. Nous venions de nous retrouver tous les cinq, en sortant de la fac : deux filles et trois garçons, dont moi. Alice, la petite rouquine dont la peau pâle faisait ressortir ses taches de rousseur, toujours habillée de façon excentrique. Ruby, la blonde aux cheveux longs, à l’allure de bimbo, mais au fort caractère. Mathieu, le grand blond aux yeux verts, très sportif et assez intelligent pour se permettre d’être fainéant dans ses études. Fabien, le tombeur de ces dames avec ses airs de bad boy, ses cheveux noirs tombant sur ses épaules. Et enfin moi, Samuel, le brun timide aux yeux bleus qui se cachait derrière ses lunettes. Cinq amis d’enfance qui avaient su surmonter les difficultés de la vie ensemble et rester soudés, en dépit de leurs différences.
Malgré cette période de l’année, le temps était dégagé et l’après-midi était chaude pour un mois d’octobre. Un été indien des plus agréables en somme. Pour fêter Halloween, nous comptions nous rendre chez Maxime, le seul gars de la fac ayant une maison assez grande, des parents assez cool, assez d’argent et, surtout, qui était assez cinglé pour faire une grande fête chez lui et inviter toute l’école.
Il était déjà dix-huit heures, nous étions tous tassés dans la petite 205 blanche de Fabien – qui arborait plutôt un marron boueux, à vrai dire. Ce dernier nous conduisait à destination, Alice à ses côtés. Nos costumes pour l’occasion étaient dans le coffre.
— Hé ! Y a un magasin bizarre ici ! J’avais jamais fait attention avant, s’exclama notre chauffeur en arrêtant la voiture devant la vitrine de ce qui ressemblait à un magasin de sorcellerie.
— Et ? Pourquoi tu t’arrêtes ? demanda Alice. On a quand même une demi-heure de route pour aller chez Maxime. Et la nuit commence déjà à tomber !
— On pourrait trouver des trucs sympas là-dedans ! Des trucs pour faire peur aux autres.
Les garçons riaient déjà de ce qu’ils pourraient trouver pour peaufiner leur costume et faire des blagues idiotes pendant la fête. Après quelques minutes d’argumentation pour rentrer ou non dans ce magasin, nous finîmes par voter et Ruby leva la main en faveur de notre arrêt imprévu, comme Fabien et Mathieu. Nous sortîmes donc tous de la voiture pour rentrer dans cet endroit bizarre qui me fila tout de suite la chair de poule. Mais je supposai que c’était dû à l’ambiance de cette soirée spéciale sur les morts et autres choses aussi peu réjouissantes. J’avais beau être un garçon intelligent, me raisonner pour ne pas stresser à un examen était bien plus facile pour moi que de ne pas flipper dans des moments comme celui-ci.
Chacun regardait divers objets dont on ne connaissait pas forcément le nom et encore moins l’utilité. Les autres étaient dans le fond du magasin, s’extasiant devant ce qui semblait être la réplique d’une main momifiée. Pour ma part, j’étais au niveau du comptoir. Un homme, d’un âge avancé et à la barbe datant sans doute de plusieurs mois, sortit de derrière un rideau et se posta devant moi.
— Bonjour jeune homme, commença-t-il aimablement. En quoi puis-je vous aider ?
— Euh… Nous allons à une fête d’étudiants pour Halloween. Mes amis cherchent quelque chose pour agrémenter la soirée en horreur.
À ce moment-là, un crâne fit son apparition devant mes yeux, me faisant sursauter avec un cri bien trop aigu pour un garçon de mon âge.
— Regarde ce qu’on a déniché, Samy ! On a déjà fait le partage pour l’acheter, il ne reste plus que ta part. Comme tu sembles avoir déjà sympathisé avec le monsieur, on t’attend dans la voiture !
Et sur ces belles paroles, ils me laissèrent en plan, ce crâne horrible dans une main, la monnaie dans l’autre, face au vieil homme amusé. Soupirant, je posai le tout sur le comptoir et attendis de connaître ce qu’il manquait.
— Il reste donc un euro cinquante, mon garçon. Et dis-moi, où se situe votre fête ?
— Dans une grande villa de campagne d’un patelin à une demi-heure d’ici.
— Je vois. Vous comptez passer par la route de la maison abandonnée ?
— Oui, pourquoi ? demandais-je en tendant une pièce d’un euro et une autre de cinquante centimes que je venais de sortir de ma poche.
Je m’apprêtais à prendre le crâne, quand la main du vieillard saisit mon bras et me répondit l’air grave et les yeux devenus blancs :
— Quoiqu’il arrive, ne vous arrêtez pas. Cette route n’est pas sûre la nuit, particulièrement en ce jour. Et surtout, n’allez pas dans cette maison. Tu m’as bien compris, petit ?
— Euh… Oui…
J’étais tellement choqué que je ne parvins pas à dire autre chose. Il me lâcha et ses yeux redevinrent normaux. Ce fut si rapide que je crus un instant avoir rêvé ce qu’il venait de se passer. Il repartit dans l’arrière-boutique et je sortis avec notre achat. Je me dirigeai vers la voiture où m’attendaient mes amis. En mettant le crâne dans le coffre, je remarquai un papier dans le trou qui avait un jour servi de nez.
“Appelle-moi en cas de besoin.”
J’ignorais pourquoi ce vendeur de grigris réagissait ainsi, mais il me filait les chocottes. Je n’avais absolument pas l’intention de l’appeler. Je glissai néanmoins le papier dans ma poche, ne trouvant pas de poubelle à proximité. Je fermai le coffre, et nous repartîmes.
Alors que nous avions presque parcouru la moitié du trajet, le ciel se chargea soudain de gros nuages et, en quelques minutes, une énorme averse se mit à tomber. Puis le vent se mit à souffler, de plus en plus fort. La tempête prenait toujours plus d’ampleur et nous dûmes nous rendre à l’évidence lorsque Fabien faillit nous envoyer tous les cinq dans le fossé. Il n’était pas possible de continuer la route par ce temps.
— Nous devons absolument nous arrêter et nous mettre à l’abri quelque part, le temps que ça se calme.
— Regardez, on n’a qu’à s’abriter dans la maison abandonnée, s’exclama Ruby en pointant du doigt une grande maison.
Une partie de la toiture et la quasi-totalité des volets et fenêtres étaient manquants.
— Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, répondis-je en me rappelant, non sans un frisson, la scène dans la magasin.
— Parce que tu as une meilleure suggestion, peut-être ? On ne va pas rester ainsi, serrés comme des sardines dans cette voiture, alors qu’on serait bien mieux là-dedans !
— Je suis d’accord avec Ruby. Je n’ai pas envie de rester dans la voiture toute la nuit si ça ne se calme pas, renchérit Alice en se tournant vers nous.
Comme à notre habitude, nous votâmes et je fus le seul à ne pas lever la main en faveur de la maison abandonnée.
— Sam, tu ne vas pas me dire que tu as peur de croiser un fantôme là-dedans, me charria Mathieu d’un coup de coude dans les côtes.
Fabien emprunta le chemin devenu boueux à cause de la pluie et s’arrêta juste devant la porte pour que nous soyons le moins trempés possible. Une fois à l’intérieur, on fit le tour des lieux pour trouver de quoi faire un feu dans la cheminée et se réchauffer. On chercha également de quoi boucher les fenêtres convenablement et limiter l’eau et le froid qui rentraient.
À vingt heures, nous étions tous les cinq assis, en demi-cercle près de la cheminée, à manger les bonbons et boire les bouteilles que nous étions censés amener chez Maxime. La tempête n’avait toujours pas faibli et nous avions donc abandonné l’idée d’aller à la fête.
— Bon, on va devoir se faire un Halloween à cinq, commença Ruby. L’un de vous connaît une légende urbaine ou un truc du genre qui fait peur, histoire de se mettre un peu dans l’ambiance ?
— Être bloqué par une tempête dans une maison abandonnée ne te suffit pas à te mettre dans l’ambiance ?
— Il n’y a que toi pour avoir peur dans une maison vide, mon cher Samy, répondit-elle du tac au tac.
Nous passâmes donc les heures suivantes à raconter, chacun notre tour, des histoires effrayantes. Pour ma part, je n’en connaissais pas beaucoup et je me contentai de la traditionnelle dame blanche au bord de la route.
— Franchement, Sam, t’as aucune imagination, mon vieux, se moqua Mathieu en me donnant une légère tape dans le dos. Heureusement que tu sais raconter, ça compense un peu.
Peu après minuit, les matelas de fortune étaient prêts, posés à côté du feu. Nous avions réussi à trouver une dizaine de couvertures éparpillées dans la maison et dans un état acceptable. Nous les avions disposées de sorte à faire deux lits : un pour les filles et un plus grand pour nous. Nous avions mis nos manteaux au-dessus de nous pour nous tenir chaud.
Alors que je commençais à m’endormir, j’entendis des chuchotements et des pas. En ouvrant les yeux, je me rendis compte que ce n’étaient que Ruby et Fabien.
— On ne peut pas faire ça ici, Fabien.
— Tu ne vas pas me faire croire que tu as peur de le faire dans une vieille maison inhabitée ?
— Non, mais je te rappelle que nos amis sont juste à côté. T’imagines s’ils se réveillent ?
— Il y a une chambre de l’autre côté du couloir, on n’a qu’à y aller.
Je refermai les yeux en voyant Fabien venir vers moi ; je l’entendis prendre son manteau. J’eus tout juste le temps de le voir tirer la blonde par la main avant qu’ils ne disparaissent tous les deux derrière un mur, hors de ma vue. Je soupçonnais depuis un moment qu’il y avait un truc entre eux. J’en avais maintenant la preuve.
Je fus finalement réveillé en sursaut par un cri. À la voix, je devinai qu’il s’agissait de Ruby. Je me redressai vivement et regardai vers l’origine du bruit. Fabien était par terre, dans une position tellement bizarre que je doutais fortement qu’il soit possible de l’adopter de son plein gré, même avec un excellent entraînement de yoga ou de contorsionniste. Sa jambe et son bras droit formaient un angle anormal, ainsi que son pied gauche. Du sang coulait de ses orbites où auraient dû se trouver ses yeux, et sa bouche était grande ouverte sur une expression d’horreur et de surprise. Je remarquai alors que ses globes oculaires n’étaient pas le seul élément manquant, son bras gauche était également absent.
Alice était recroquevillée dans un coin de la pièce, semblant tétanisée. Ruby était debout à proximité de Fabien, sanglotant bruyamment et se tenant le ventre comme si elle allait vomir.
— Que s’est-il passé ? demandai-je d’une voix rauque à cause du sommeil qui m’habitait encore et de la peur que la scène devant mes yeux m’inspirait.
— Je… Je ne sais pas, répondit Ruby d’une voix hystérique. Il est devenu fou… Fabien, il… il a commencé à dire des trucs bizarres. Mathieu a voulu le calmer et… et… Oh mon dieu…
— Mais où est Mathieu ? Ruby, regarde-moi.
Pendant son récit difficile, je m’étais approché d’elle, et ses sanglots avaient redoublé. Je posai ma main sur l’épaule couverte de cheveux blonds dans un geste réconfortant.
Ce fut finalement Alice qui répondit :
— Il est parti chercher la trousse de secours dans la voiture.
En me tournant vers l’une des fentes qui avait un jour été une fenêtre, je remarquai, à la lumière filtrant entre les planches de bois, que le jour commençait déjà à se lever. Mathieu revint peu après, une valisette à la main et du sang un peu partout sur le visage, ses mains et ses vêtements.
— Mathieu, que s’est-il passé ? Ruby m’a dit que Fabien avait pété les plombs et que tu avais voulu le calmer. Mais ce n’est pas toi qui l’as mis dans cet état, n’est-ce pas ?
— Je ne sais pas… Samuel, ça s’est passé si vite, je n’ai pas compris ce qui m’arrivait.
Alors qu’Alice pansait les blessures de Mathieu et que Ruby continuait de pleurer, à genoux à côté du corps de Fabien, je me rappelai le vieil homme étrange de la boutique. En glissant une main dans ma poche, je trouvai mon portable et le bout de papier avec le numéro de téléphone. Malgré mes réticences premières, la situation ne me semblait pas pouvoir devenir pire si j’appelais ce vieux fou.
— Allo ? Monsieur, excusez-moi de vous déranger, mais…
— Je parie que tu ne m’as pas écouté et que tu es dans cette maison ! m’interrompit-il.
— Oui, mais je…
— Et je suppose que tu m’appelles parce que ça a déjà commencé, me coupa-t-il une seconde fois. Alors, tu vas m’écouter attentivement et faire exactement ce que je te dis. Tu vas sortir de cette maudite maison et courir en direction du magasin. Je prends ma voiture et te récupérerai sur le chemin. Surtout, pars seul, tes amis sont déjà morts de toute façon.
Je n’eus pas le temps d’ajouter quoique ce soit que la communication était déjà coupée.
— Sam, j’espère que ce n’était pas les flics que tu avais au bout du fil, me réprimanda Alice. Comment veux-tu qu’on leur explique ça ?
— Non, ne t’inquiète pas. C’était le vieux vendeur d’hier.
— T’as son numéro ? me demanda Ruby visiblement choquée, mais j’ignorais si c’était davantage par ce que je venais de dire ou par ce qui était arrivé quelques minutes auparavant.
— Il l’a glissé hier soir dans le crâne qu’on a acheté. Quand j’étais seul avec lui, il a été bizarre et m’a dit de ne surtout pas m’arrêter dans cette maison. J’ai pensé qu’il savait peut-être ce qui se passe.
— Ah oui ? Et ça ne te vient pas à l’idée que tout ça, c’est peut-être à cause de lui ? Si ça se trouve, c’est ce crâne qu’il nous a vendu.
Ruby était passée du choc à la colère. Son hypothèse n’était pas stupide, sinon comment ce vieil homme aurait su toutes ces choses ? Puis elle se leva et se dirigea vers moi. Lorsqu’elle posa ses yeux sur moi, j’eus un frisson d’horreur : ils étaient blancs, comme ceux du vieil homme lorsqu’il m’avait dit de ne pas aller dans cette maison.
— Samuel, éloigne-toi d’elle ! Fabien avait les mêmes yeux quand il a disjoncté !
Trouvant le conseil de Mathieu judicieux, je courus rejoindre mes deux amis encore sains d’esprit et en vie. Ruby s’arrêta, se tourna lentement vers nous et – alors que je pensais que ça ne pouvait pas être pire –, elle se mit à pleurer du sang. Puis ses yeux commencèrent à sortir de leurs orbites avant de tomber au sol.
Je restai paralysé par la peur et le choc de cette horrible vision. En entendant Alice crier, je sortis de ma torpeur. Ruby avançait à nouveau vers nous, d’un pas lent, probablement à cause de ses jambes qui prenaient maintenant des tournants bizarres.
— Il faut sortir d’ici, dis-je.
— Mais, et Ruby ? On ne peut pas la laisser comme ça ! Et si elle reprenait ses esprits ?
— Alice, t’as vu son état ? lui répondit Mathieu en la prenant par les épaules et en la secouant légèrement, comme pour lui remettre les idées en place.
Je me dirigeai alors vers la porte d’entrée, ou du moins ce qu’il en restait, mes amis sur les talons. Mais arrivé devant la porte, je ne parvins pas à l’ouvrir. J’eus beau tourner la poignée dans tous les sens, tirer, pousser, donner des coups dedans, y mettre toutes mes forces, elle ne bougea pas.
— Bordel, Sam, qu’est-ce que tu fous ? s’énerva Mathieu en me poussant pour essayer à son tour, sans plus de succès, malheureusement.
— Mat, grouille-toi, elle arrive !
Alice devenait à son tour hystérique. Elle qui était d’ordinaire si calme et réfléchie, je la voyais perdre son sang-froid pour la première fois. Des grognements se firent de plus en plus proches, et je devinai qu’il s’agissait de Ruby. Alors que nous continuions à nous acharner sur la porte qui refusait toujours de s’ouvrir, notre amie blonde apparut dans notre champ de vision.
Tous les trois acculés à la porte d’entrée, nous n’avions aucun moyen de nous enfuir si cette dernière ne finissait pas par céder. Du coin de l’œil, je vis un vieux parapluie au bout pointu et le saisis. Bien qu’il fût en très mauvais état, il me semblait être la meilleure arme à l’heure actuelle. Je le brandis donc devant moi, Mathieu et Alice continuant d’essayer d’ouvrir notre seule issue de secours.
La blonde avançait toujours. Et mon arme de fortune ne sembla pas la déranger. Elle s’empala dessus sans sourciller. Le seul avantage était que ça ralentissait sa progression.
Tout d’un coup, Ruby – ou ce qui lui ressemblait encore à peine –, dodelina de la tête avant que celle-ci ne tombe à terre dans un bruit dégoûtant. Le corps suivit peu après alors que je lâchais le parapluie. Il nous fallut plusieurs minutes pour nous remettre du choc que nous venions de vivre. J’entendis à nouveau Mathieu tenter d’ouvrir la porte, toujours sans résultat.
— Nous ferions mieux de sortir par une fenêtre, proposai-je. L’une d’elle n’était pas condamnée par des planches en bois et on l’a juste recouverte d’un drap miteux. On devrait pouvoir le déchirer facilement.
Évitant soigneusement le corps mutilé de Ruby, nous retournâmes dans la pièce principale de la maison, en essayant de faire abstraction de celui de Fabien. Et ce dernier point aurait été plus facile si je n’avais pas trébuché sur son bras juste avant d’arriver à la fenêtre. Comment avait-il atterri là ? Je n’en avais aucune idée. Et je n’étais franchement pas sûr de vouloir le savoir.
Me relevant avec un haut-le-cœur, je levai finalement les yeux sur le visage d’Alice encore plus pâle que d’habitude. Puis je me rendis compte que Mathieu était en train de parler, mais que je ne comprenais rien, comme s’il s’exprimait dans une langue inconnue. À l’instar d’Alice, je savais désormais ce qui allait suivre. Je me précipitai donc vers notre seule chance de salut et mis toutes mes forces pour déchirer le drap que nous avions placé la veille au soir. Une fois l’ouverture suffisamment grande pour que nous puissions passer, je me retournai et découvris une nouvelle vision d’horreur.
Mathieu avait déjà perdu ses yeux, son visage était à nouveau couvert de sang, le nettoyage qu’avait fait la rousse précédemment n’avait servi à rien. Il tenait d’ailleurs cette dernière dans ses bras. En l’entendant crier alors qu’il lui mordait l’épaule, je me ressaisis et me mis à le frapper avec une planche trouvée au sol, jusqu’à ce qu’il la lâche.
Je tirai Alice par le bras et la guidai jusqu’à la fenêtre, l’aidant à passer par l’ouverture que je venais de créer. Je la suivis, mais je ne pus m’empêcher de me retourner sur celui qui avait été mon ami pendant tant d’années. Celui qui avait écouté mes confidences plus d’une fois et qui maintenant tentait de nous tuer. Les coups que je lui avais mis l’avaient salement amoché. Sa tête reposait sur son épaule droite, formant ainsi un angle inhabituel. Ses bras n’étaient pas en meilleur état. Et ce fut une chance. Lorsqu’il arriva à ma hauteur, il ne put m’attraper.
Dehors, le soleil nous aveuglait et réchauffait nos peaux. Toutes traces de la tempête de la veille avaient presque disparues. Alice se dirigeait déjà vers la voiture et je la rattrapai pour l’arrêter.
— Ça ne sert à rien. On n’a pas les clés. Viens, retournons à la route. On va rejoindre la ville à pieds.
Elle acquiesça, non sans un reniflement dû aux sanglots qu’elle retenait. Nous marchâmes jusqu’à la route où elle s’arrêta pour se retourner vers la maison qui hanterait probablement nos cauchemars à partir de maintenant. Je suivis son regard et vis la moitié supérieure du corps de Mathieu étendue par terre, une grosse tâche de sang sur le mur, de la fenêtre au sol. Il avait visiblement tenté de nous suivre, mais n’avait pas réussi.
Au bout d’une dizaine de minutes de marche, la dernière amie qu’il me restait s’effondra au sol en pleurant bruyamment, secouée de violents tremblements. Je revins donc quelques pas en arrière et m’agenouillai à côté d’elle pour la prendre dans mes bras et tenter de la calmer.
— Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda-t-elle avec une certaine hystérie dans la voix. Qu’est-ce qu’on va faire, Samuel ? On ne peut pas dire ce qu’il s’est passé, personne ne nous croira ! Oh mon dieu, même moi je n’arrive pas à y croire. Qu’est-ce qu’on va faire, Sam ? Qu’est-ce qu’on va faire ?
Alors qu’elle continuait sa litanie désespérée, je la berçai doucement pour tenter de la calmer. Mais tout à coup ses tremblements cessèrent et j’eus la désagréable impression que c’était moi qui devrais trembler, maintenant. Je la relâchai doucement et pris son menton entre deux doigts pour lui relever la tête. Je m’éloignai presque aussitôt d’un bond en voyant ses yeux blancs.
Au même moment, une voiture arriva en trombe et s’arrêta à quelques centimètres de nous. Le vieillard du magasin sortit du véhicule et me regarda.
— Encore une fois, tu ne m’as pas écouté, gamin. Je t’avais dit de sortir seul. Maintenant, je ne peux plus rien pour toi. Tu n’as plus qu’à attendre que ton amie s’effondre et que ton tour arrive.
— Quoi ? Mais… Expliquez-moi ! Qu’est-ce qui nous arrive ?
— Ma femme et moi habitions dans cette maison. Un soir où je devais rentrer tard à cause de mon travail, des cambrioleurs sont entrés et ont assassiné ma bien-aimée. Fou de chagrin, je me suis plongé dans l’étude des sciences occultes pour la ramener. Mais ce que j’ai ramené ce jour-là, ce n’était qu’un esprit en colère qu’on avait dérangé de son repos éternel. Elle considère tous ceux qui entrent dans notre ancienne maison comme des intrus voulant lui faire du mal. Elle les possède et les mutile de l’intérieur jusqu’à ce qu’ils meurent.
J’étais abasourdi par cette histoire complètement folle. On m’aurait raconté ça la veille, je n’y aurais pas cru une seule seconde. Mais avec ce que je venais de voir, il m’était difficile de me raisonner et de me dire que c’était impossible.
En entendant un bruit sourd, je me retournai et découvris Alice dans une position inhumaine, couverte de sang et inanimée. Je venais de perdre ma dernière amie. En l’espace d’une heure, peut-être deux, j’avais perdu quatre des personnes auxquelles je tenais le plus. À cette pensée, je ne pus retenir une larme de couler sur ma joue, suivie d’une autre, et encore d’autres.
— Je suis navré mon garçon. J’ai tenté de te prévenir et te sauver, mais je ne pouvais rien faire de plus.
— C’est à cause de vous tout ça ! criai-je, la tristesse cédant la place à la colère. Alors faites quelque chose ! Arrêtez votre femme ! Rendez-lui son repos !
Je m’approchai de lui, prêt à le frapper. Mais ma vue devint soudain floue et mes membres s’engourdirent.
— Je suis désolé, je ne peux pas.
Un rire amer s’échappa de ma gorge, mais ce n’était pas le mien. Et je compris. Mon tour était arrivé. Elle était en moi et je ne contrôlais plus rien. Mon corps se mouvait dans des positions étranges et j’entendais mes os craquer de façon sinistre. J’avais l’impression de n’être plus qu’un passager dans mon propre corps, un simple pantin. Des paroles sortirent de ma bouche avec une voix que je ne me connaissais pas, dans une langue qui m’était inconnue mais dont j’arrivais pourtant à saisir le sens.
J’ai crié, ce soir-là. Mais tu n’étais pas là. Et quand tu es enfin arrivé, ce ne fut que pour me bloquer entre deux mondes. Contemple aujourd’hui le résultat de ton égoïsme.
— Solange… Si tu savais comme je m’en veux.
Même si je ne pouvais pas voir le visage du vieil homme, je devinais toute sa tristesse et son regret au son de sa voix. Je sentais quelque chose de visqueux couler sur mon visage et ma vue devenait de plus en plus noire. J’étais en train de perdre mes yeux. Je ne pouvais pas rester ainsi sans rien faire. Je ne pouvais pas me résigner à me laisser mourir pour satisfaire la vengeance d’une femme décédée depuis des années.
Je tentai alors de reprendre le contrôle de mon corps. En sentant la douleur me parcourir, je sus que ça fonctionnait. Je voulus alors parler, mais seuls des grognements sortirent de ma bouche. Et je compris que Ruby avait aussi essayé de se battre.
— Tu ne devrais pas résister, mon petit. Ton corps est déjà trop abîmé pour être soigné. Si Solange le laissait maintenant, tu subirais une horrible et longue agonie.
Il avait raison. Que pouvais-je faire ? Qu’allions-nous devenir mes amis et moi ? Ou plutôt nos corps, du moins ce qu’il en restait.
D’un coup, je me sentis chuter. Même en y mettant toute ma volonté, je ne parvenais plus à émettre le moindre râle.
— Ça y est, tout est fini, mon garçon. J’espère que toi et tes amis reposerez en paix, contrairement à ma femme. Et je pense qu’il est plus que temps de mettre fin une bonne fois pour toute à tout ceci.
Tout était fini ? Mais non… J’étais toujours là ! Cela voulait-il dire que mes amis étaient eux aussi prisonniers de leur corps inerte ? Ce n’était pas possible. Qu’allions-nous faire ? Nous n’allions tout de même pas rester ainsi éternellement, n’est-ce pas ?
J’eus vaguement la sensation qu’on me bougeait. Cela me sembla durer des heures. Je supposai, à l’odeur et aux sons, que le vieillard m’avait ramené à la maison abandonnée.
— Ouvre les yeux, Sam !
Ouvrir les yeux ? Comment ? Je n’en avais plus ! Et cette voix… On aurait dit celle de Ruby.
— Samuel, mec, ouvre les yeux, bordel !
Est-ce que je venais bien d’entendre Fabien ? Mais comment était-ce possible ? Écoutant mes amis, je me forçai à ouvrir les yeux. Je découvris alors avec horreur que nous étions bel et bien dans la maison, chacun de nos corps désarticulés. Le mien avait été posé près de la cheminée, et de là je pouvais voir ceux de mes quatre amis. En les observant mieux, je compris que c’était avec les yeux de mon âme que je regardais à présent la scène.
— Alors, chacun d’entre vous a été conscient aussi du début à la fin ? demandai-je.
— Oui. J’ai tenté de vous le dire, mais je n’ai pas réussi.
Ce fut à ce moment que le vieillard entra avec un pied de biche et ce qui semblait être un bidon d’essence. Ce taré n’allait tout de même pas nous brûler alors que nous étions encore plus ou moins vivants ? Je le vis poser le bidon par terre et se mettre à frapper le plancher pour enlever les lattes de parquet. Il finit par en sortir un corps en décomposition avancée.
— C’est pas vrai… Ce malade a gardé le corps de sa femme dans le sol de sa maison. Tu m’étonnes qu’elle soit en colère, dis-je.
Je remarquai que les yeux étaient également manquants de ce corps. Mais je pus voir ceux de son âme se tourner vers moi, et je crus y déceler une étincelle de remords. Elle les tourna finalement vers son mari avec une telle expression de haine, qu’elle aurait pu en être la parfaite illustration. En constatant l’indifférence du vieil homme, je supposai qu’il ne pouvait ni la voir ni nous voir.
— Pardonne-moi, ma douce Solange, commença-t-il. Mais tout cela doit cesser.
Il posa le corps à terre et s’empara du bidon. Il déversa son contenu un peu partout, y compris sur nous.
— Il va nous faire brûler ! Il faut faire quelque chose !
Ma voix laissait clairement entendre ma panique, et j’avais beau me débattre, j’avais l’impression d’être enfermé dans une boîte trop étroite. J’entendis un rire dénué de joie et je devinai qu’il venait de Solange.
— Débattez-vous autant que vous voulez, les enfants. Vous êtes prisonniers de votre corps, tout comme moi. Les yeux sont la porte de l’âme. S’ils ne sont plus sur votre corps, votre âme ne peut pas le quitter.
— Espèce de cinglée ! Pourquoi vous avez fait ça ? demanda Fabien.
— Par vengeance.
— Mais on ne vous a rien fait, nous, dit Alice la voix remplie de désespoir.
— Le crâne dans votre voiture est un puissant talisman que mon mari ne peut toucher et dont il avait besoin pour pénétrer ici. Et vous, vous lui avez ouvert grand la porte, lui offrant ma vie sur un plateau !
J’entendis le bruit reconnaissable d’une allumette craquée. Les derniers sons que je perçus furent les pleurs d’Alice qui était juste à côté de moi et les cris de rage de Solange.

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