Dans la peau d’un autre

Je vous offre aujourd’hui un petit texte écrit pour le Calendrier de l’avent Yaoi Yuri 2016 : Dans la peau d’un autre. N’hésitez pas d’ailleurs à aller voir ce que d’autres auteurs et des illustrateurs ont offert pour ce calendrier de l’avent 🙂

Résumé : Andy se réveille un jour mais ne reconnaît pas la chambre. En allant à la salle de bain, il se rend compte qu’il est dans le corps d’un autre. Comble de l’horreur, son corps d’emprunt est gay et vit avec un autre homme. Lorsque, bourré, il s’était lamenté à la lune de sa vie pathétique, la priant de lui offrir du changement, il ne s’était pas imaginé une seconde que ce serait à ce point. Et comment convaincre ce type qui le prend pour son petit ami qu’il n’était pas celui qu’il croit ? Plus important encore : comment récupérer son propre corps ? Avant de passer à la casserole, de préférence…

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Je me sens bien, comme dans du coton. Ou sur un nuage. J’ai presque l’impression de flotter. Un rayon de soleil matinal réchauffe ma joue et mon épaule dénudée. Il fait bon dans la chambre. Fait assez rare dans mon appart pour être noté, puisque la chaudière tombe sans arrêt en panne. À se demander quand le syndic de copropriété va enfin se décider à la changer.
Avec un bâillement sonore, je commence à m’étirer, roulant sur le dos.
— Aïe !
C’est avec surprise – et douleur – que je me retrouve au sol. Je fronce les sourcils, rempli d’incompréhension. Je sais que mon lit n’est pas très grand, mais tout de même… Je n’ai pas pour habitude de dormir au bord.
Je me relève en prenant appui sur le matelas et en massant mes fesses endolories. Je me rends compte à cet instant que je suis nu. Nu comme un vers, nu comme le jour de ma naissance, complètement nu ! Mais je ne dors jamais nu !
Un regard circulaire à la chambre me laisse plus que perplexe. Ce n’est pas ma chambre. Mais où est-ce que je suis ? Je ne me souviens pas être allé chez une fille hier. Du coup, peut-être serait-il plus sage que je parte en toute discrétion. Ce n’est pas vraiment mon genre, mais je me vois mal expliquer à la fille en question que je ne me souviens de rien, y compris son nom.
Je cherche mes vêtements mais n’en trouve aucun qui m’appartienne. En fait, je panique un peu en trouvant deux boxers au sol. Aucun des deux n’étant à moi, cela signifie qu’il y avait deux autres hommes ici. Ou que la fille collectionne les sous-vêtements de ses conquêtes… J’ignore quelle version me met le moins mal à l’aise.
Je regarde tout autour de moi et remarque deux portes : une de l’autre côté de la chambre et une autre à quelques pas. Je décide de me diriger vers celle-ci. Avec un peu de chance, ce sera la salle de bain et j’y trouverai peut-être mes vêtements. Il faut croire que la chance n’est qu’à moitié avec moi. C’est bien la salle de bain, mais aucune trace de vêtements m’appartenant. Plus inquiétant encore, il y a d’autres vêtements masculins que je ne reconnais pas du tout. D’accord, je commence à me demander sérieusement ce que j’ai fait hier soir. Je n’aurais tout de même pas fini dans le lit d’un homme… n’est-ce pas ? En observant plus attentivement la pièce, certains détails me font penser qu’un couple vit ici : deux brosses à dents côte à côte au-dessus du lavabo, deux rasoirs également, deux peignes… Un couple d’hommes, donc. À moins que mon hôte ne soit un maniaque de l’hygiène et un acheteur compulsif… Ou qu’il vive en colocation. Dans le premier cas, j’aurais affaire à névrosé. Dans le second, ce serait plus qu’étrange, puisque les deux gobelets contenant tout ça portent l’inscription “Love” pour l’un et “Forever” pour l’autre.
Résumons donc : je me retrouve chez un couple d’hommes dont je n’ai absolument aucun souvenir. Autant ça ne me dérange pas de faire de nouvelles expériences, autant j’aurais sans doute préféré avoir ma première expérience gay avec un seul homme. Et m’en rappeler.
Avec un soupir, je m’avance vers le lavabo pour me rafraîchir le visage, en espérant que ça me rafraîchira aussi les idées. Mon regard croise alors celui de mon reflet. Ou du moins, de ce qui aurait dû être mon reflet. Je me frotte les yeux. Je ne suis probablement pas encore bien réveillé. Je rouvre les yeux et regarde à nouveau dans le miroir. Un cri résonne dans la salle d’eau. Il me faut quelques secondes pour percuter que c’est le mien. Mais pas ma voix.
Le cœur battant la chamade, je me retourne, me frotte à nouveau les yeux et répète inlassablement :
— C’est pas possible. C’est un cauchemar. Je vais me réveiller.
Au bout d’une minute ou deux, je fais à nouveau volte-face. L’homme devant moi, dans la glace, est toujours le même. Et ce n’est pas moi. C’est un gag, une caméra cachée, ce n’est pas possible autrement. Je lève la main droite, il lève sa main gauche. Je me touche les cheveux, un peu plus longs que ce qu’ils auraient dû être, et l’autre fait de même. Dans un désir de m’assurer une nouvelle fois que je ne rêve pas, je tire dessus d’un coup sec. Nous avons la même grimace de douleur. Mais moi, j’ai émis une protestation sonore en prime.
La porte s’ouvre tout à coup sur un homme aux cheveux mi-longs ondulés, châtain clair, presque blonds. Il a une silhouette fine, sans faire gringalet. Ses sourcils froncés au-dessus de ses yeux bleus lui donnent un air inquiet. Mais ce qui me choque le plus, c’est qu’il est nu.
— Mon cœur, ça va ? demande-t-il.
Mon cœur ?! D’accord, non. Finalement, ce qui me choque le plus, c’est ça. Je ne pense pas me souvenir d’une seule fois dans ma vie où quelqu’un m’ait appelé ainsi.
Il fait un pas vers moi, j’en fais un en arrière. Il continue d’avancer, je continue de reculer. Jusqu’à ce que mon pied bute sur quelque chose. Je n’ai pas le temps de me rendre compte qu’il s’agit de la marche pour rentrer dans la douche. Je trébuche et tombe alors en arrière. Tout devient noir.
J’ignore combien de temps je mets à reprendre conscience, mais une chose est sûre : un robinet de douche à l’arrière de la tête, ça fait très très mal !
— Hey ! Adam, ça va ? Tu veux que je t’emmène à l’hôpital ?
J’écarquille les yeux. C’est moi qu’il appelle Adam? Je lui réponds en me frottant l’arrière du crâne :
— Adam ? Je m’appelle pas Adam.
— Ah oui ? Et comment tu t’appelles, alors ? demande-t-il avec un ricanement amusé.
— Andy.
— D’accord… Bouge pas, Andy, je vais chercher des vêtements, on va aller aux urgences. Tu t’es visiblement bien cogné la tête.
À l’évidence, il ne me croit pas. Et je ne peux pas lui en vouloir. Je suis dans le corps de son petit ami. Comment peut-on croire un truc pareil ? Si je n’étais pas dans la peau d’un autre, je ne le croirais pas non plus.
Mais comment tout ça a bien pu arriver ? Pendant que mon présumé petit ami retourne dans la chambre, je me force à me remémorer les événements de la veille, plus particulièrement le soir.

Flashback
La nuit est en train de tomber, il commence à faire frais. Une bouteille à la main, je marche sans but précis dans le parc derrière chez moi. J’ignore combien de temps il s’est écoulé, mais je me retrouve assis sur un banc alors qu’il fait nuit. Le froid entame lentement la sensibilité de mes extrémités, plus particulièrement mes doigts et mon nez. Mais j’ai tellement bu que je ne m’en rends pas vraiment compte. D’ailleurs, ma bouteille est vide.
Avec un soupir, je lève les yeux au ciel, les fixant sur la lune ronde et brillante.
— Ma vie est tellement vide, tellement pathétique, dis-je d’une voix pâteuse. Je donnerais tout pour avoir au moins quelqu’un avec qui partager mon existence. Mais encore faudrait-il que j’aie quelque chose à donner…
J’avoue volontiers que j’ai l’alcool triste. Je continue à me plaindre à la lune, probablement pendant des heures, me lamentant dans un long monologue.
— Je crois pas en Dieu. Mais toi, la lune, t’es réelle ! Alors, fais quelque chose. Change ma putain vie. Je ne veux plus de celle-ci.
C’est la dernière chose dont je me souviens avant que ce soit le trou noir.
Fin du flashback

D’accord… J’ai donc supplié la lune de changer ma vie. Mais petit a) j’ai du mal à croire que la lune m’ait exaucé. Et petit b) je ne pensais certainement pas à ça quand je lui ai demandé de changer ma vie ! Sérieusement, finir dans le corps d’un mec, qui vit avec un autre mec, c’est peut-être un changement un peu trop radical, non ?
D’ailleurs, quand on parle du loup… On en voit la queue. Littéralement. L’inconnu est toujours nu lorsqu’il revient pour me donner des vêtements. Je m’habille un peu gauchement, n’osant pas me lever. J’ai la tête qui tourne. Je vous ai déjà dit qu’un robinet de douche, ça faisait super mal ? Oui ? Eh bien, je le redis. Ça fait vraiment très mal !
Une fois qu’il est présentable, il m’aide à mettre mon jean. Enfin, le jean de celui dont j’ai apparemment volé le corps. En temps normal, j’aurais viré ses paluches de mon ventre avec un “bas les pattes !”. Mais là, je n’en ai pas le courage.
Quand il me soutient pour me remettre debout, j’en profite pour l’interroger :
— Au fait, c’est quoi ton nom ?
Il me regarde alors avec un mélange de surprise et de douleur.
— Tu… ne t’en souviens vraiment pas ? me demande-t-il avec la voix plus rauque que tout à l’heure.
Je me rends compte de mon erreur en voyant ses yeux blessés qu’il baisse, sans doute pour essayer de me cacher sa peine. Je n’y ai pas pensé sur le coup, mais il est vrai que, se son point de vue, la personne qui partage sa vie semble l’avoir oublié. Je me serais bien excusé, mais je veux vraiment savoir. Alors je secoue la tête. Ce qui est une très mauvaise idée et ne fait qu’aggraver ma migraine et mes vertiges. Il me force à mettre mon bras autour de son cou et met le sien autour de ma taille pour me tenir.
— Liam, finit-il par répondre.
Quelques minutes plus tard, nous arrivons aux urgences de l’hôpital.
— Tu sais, je ne pense pas que ce soit nécessaire. Je me suis seulement cogné la tête. Une aspirine, et je suis sûr que ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
Liam me lance un regard noir et j’ai tout à coup l’impression d’avoir dit la plus grosse connerie de ma vie – après ma demande à la lune de changer madite vie.
— Tu tiens à peine debout tout seul. Tu ne sais plus qui tu es ni qui je suis. Alors si, c’est nécessaire. Tu as peut-être une commotion.
Que voulez-vous que je réponde à ça ? Ce qu’il prend pour une confusion et une perte de mémoire n’est pas dû à ma chute. Mais comment lui expliquer ? “Eh Liam ! Ça va te paraître dément, mais en fait, j’ai demandé à la lune de changer ma vie et voilà ! Elle m’a mis dans le corps de ton petit copain.” Ouais, non. Définitivement non. Je vais finir directement à l’asile avec ça…
Il s’occupe des démarches administratives, me présentant comme Adam Kenord. Plein d’autres détails suivent, mais je ne fais pas particulièrement attention. Après avoir expliqué mon problème, la secrétaire nous invite à patienter dans la salle d’attente. Il faut deux longues heures qui me paraissent interminables avant qu’un infirmier vienne me chercher pour un scanner et me ramène. Le silence entre Liam et moi est tendu. Il ne parle pas, ne me regarde pas, et j’ignore totalement quoi dire pour essayer de détendre l’atmosphère. Oh, bien sûr, j’ai des tas de questions qui se bousculent dans ma tête. “Depuis combien de temps est-il avec Adam ?”, par exemple.
Fort heureusement, mon malaise prend rapidement fin quand l’infirmier revient avec les résultats et nous conduit au médecin. Ce dernier nous invite à le suivre jusque dans une pièce isolée.
— Bien, messieurs, vous pouvez être rassurés. Les images du scanner sont tout à fait normales. Monsieur Kenord ne présente pas de commotion cérébrale ni de lésions inquiétantes. La douleur et les vertiges ne sont qu’un contrecoup et devraient s’estomper avec le temps. Tout comme la bosse qui s’est formée.
Liam se décompose à ces mots. Pas qu’il ait espéré que j’aie quelque chose, évidemment. Mais je pense qu’il s’attendait à ce que ce soit l’explication la plus logique.
— Mais… et pour ses pertes de mémoire ? Il y a bien une raison pour qu’il ne se souvienne pas de moi ! Pire, qu’il se prenne pour quelqu’un d’autre !
— Je ne sais pas quoi vous répondre, monsieur. Il est possible que ce soit psychologique et dû à la violence du choc.
— Et je fais quoi, moi, alors ? Je le laisse dans son délire ?
J’ai envie de leur faire remarquer que je suis toujours là et que je peux aussi participer à la conversation, que je ne suis pas un enfant de cinq ans et que je comprends très bien ce qu’ils disent sur moi. Mais Liam semble s’énerver de minute en minute et je n’ose pas lui rappeler ma présence. J’ai comme l’impression que je ne devrais pas attirer son attention sur moi. Je me contente donc d’attendre patiemment que tout ça soit terminé, en écoutant distraitement la réponse du médecin.
— Tout ce que je peux vous conseiller, c’est d’essayer de stimuler sa mémoire. Faites remonter des souvenirs forts, en allant visiter un lieu avec une signification importante, par exemple. Des photos, des récits, ça peut parfois tenir à un simple détail.
Quelques formalités plus tard, nous sommes de retour dans la voiture. Le silence est à nouveau pesant – du moins, moi, je le trouve pesant. N’y tenant plus, je me lance :
— Ça fait combien de temps que vous êtes ensemble, toi et Adam ?
À ma plus grande surprise, Liam freine brusquement et arrête la voiture sur le bas-côté. Je le regarde, à moitié surpris et à moitié effrayé. Pourquoi s’arrête-t-il ainsi ? Que compte-t-il faire ? Sur une route déserte, en plus ! Il doit sans doute lire ma peur dans mon regard ou sur mon visage, car il ferme les yeux et respire un grand coup, probablement pour se calmer. Puis il me fixe à nouveau.
— Tu ne te rappelles vraiment de rien ? Concernant nous deux.
— Non.
Une lueur de douleur traverse furtivement ses prunelles bleues. J’ai un pincement au cœur à cette constatation. Je me sens terriblement coupable de son malheur.
— De quoi tu te souviens ?
— Sur Adam, tu veux dire ?
Hochement de tête de sa part.
— Rien du tout.
Nouvel éclat de souffrance dans ses yeux.
— Quelle est ta version des faits, alors ? De quoi te souviens-tu ?
J’hésite sincèrement à lui dire la vérité. Mais son air désespéré finit par me convaincre que c’est ce que je dois faire. Alors, je lui raconte tout : de ma vie d’Andy Chamflore, vingt-neuf ans, vendeur dans un supermarché, à cette fameuse nuit où j’ai prié la lune de m’offrir une vie qui vaille vraiment le coup. Comme attendu, à la fin de mon récit, il me regarde comme si une deuxième tête avait soudainement poussé entre mes deux épaules.
— Oui, je sais de quoi ça a l’air, dis-je. À ta place, je me serais déjà fait interner à l’hôpital psychiatrique le plus proche. Mais je te jure que je ne suis pas fou.
— En fait, j’ai plus l’impression que tu te moques de moi…
— C’est pas le cas. Crois-moi, s’il te plait.
Bizarrement, je veux vraiment qu’il me croie. Ça me semble être la chose la plus importante en cet instant. J’ai besoin qu’il me croie et qu’il ne me voie pas comme le dingue que j’ai l’air d’être.
Il soupire avant de répondre :
— C’est bon, je te crois. Je n’ai pas d’autre explication pour le moment, de toute façon. Et ce n’est pas le genre d’Adam de faire une blague d’aussi mauvais goût.
Il tend la main, certainement pour me caresser la joue, mais un réflexe me fait sursauter et reculer contre la portière. Je sais instantanément que j’aurais pu lui planter un couteau dans le cœur qu’il n’aurait pas eu plus mal.
— Je suis désolé, dis-je. C’est juste…
— Non, c’est moi, me coupe-t-il. Je ne voulais pas te faire peur. J’aurais dû penser que tu n’étais sans doute pas prêt pour des gestes d’affection.
Il reprend la route et je suis soulagé qu’il me parle. Après la scène qui vient de se passer, je me serais senti vraiment mal. Il me raconte comment lui et Adam se sont rencontrés, il y a trois ans. Adam sortait de chez lui et a malencontreusement percuté Liam qui passait au même moment, renversant ainsi son café sur son t-shirt et son pantalon. Bien qu’il n’était pas en avance pour aller travailler, Adam lui a proposé sans hésitation de monter chez lui, de lui prêter des vêtements pour la journée et de lui offrir un autre café, “pour se faire pardonner” avait-il dit.
— Et voilà comment on s’est retrouvé le weekend suivant à partager un pique-nique, termine-t-il en coupant le moteur.
Buvant totalement les paroles de Liam, je me rends compte que je n’ai absolument pas fait attention au chemin emprunté. Je reconnais sans mal le parc derrière chez moi où je me suis bourré la gueule. Je ne peux m’empêcher de regarder le ciel. Un geste qui amuse visiblement Liam qui se met à ricaner.
— Tu vérifies que la lune n’est pas là pour te jeter un autre mauvais sort ?
— Ha ha ! Hilarant, répliqué-je.
Nous sortons de la voiture et il me conduit au bord du lac où nagent quelques canards. J’ai conscience qu’il a envie de me prendre la main mais se retient de le faire. Probablement par crainte que j’aie un nouveau mouvement de recul. Je décide alors de briser le silence qui s’est encore installé entre nous.
— Pourquoi tu m’as amené ici ?
— C’est dans ce parc qu’on a pique-niqué. Et c’est aussi ici qu’on s’est embrassé pour la première fois.
En disant cette dernière phrase, il se tourne vers moi. Il semble indécis. Sur quoi ? J’ai comme l’intuition que je n’ai pas envie de le savoir. Mais la main qu’il lève vers moi me donne déjà un élément de réponse. Au fond, je sais très bien ce qui lui a traversé l’esprit. Ce qu’il vient de me dire – leur premier baiser – et le coup d’œil furtif vers mes lèvres, ce sont des signes assez clairs.
Je me racle la gorge, comme pour tenter de chasser la gêne qui m’habite, et reprends la parole.
— Je suis désolé, mais si tu t’attendais à ce que ça me rappelle quelque chose, ce n’est pas le cas.
— Alors peut-être devrions-nous reproduire la scène.
Au même instant, sa main atteint mon visage pour repousser une mèche de cheveux qui est venue se mettre devant mes yeux. Je sens ses doigts froids effleurer mon front avant qu’ils ne descendent sur ma pommette. Lorsque sa paume se pose sur ma joue et qu’il fait un pas en avant, je décide que c’est le bon moment pour arrêter tout ça.
— Je ne suis pas de ce bord-là.
Je m’attendais à beaucoup de réactions en énonçant ce fait. De la déception à l’énervement, en passant par la résignation et la tristesse. Mais certainement pas à un éclat de rire.
— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit de drôle ?
— Rien. C’est seulement… Il y a trois ans, c’est moi qui t’ai dit cette phrase.
Je prends le parti de ne pas relever que je ne suis pas Adam et demande :
— Et comment tu en es venu à… changer de bord ?
Ce n’est qu’une fois la question posée et en voyant son sourire amusé que je me dis que ce n’est peut-être pas la meilleure question à poser. Mais il est déjà trop tard, et je suis trop curieux.
— Tu as déjà essayé avec un homme ? me demande-t-il.
— Euh…
J’hésite entre lui répondre et lui faire remarquer que ça ne répond nullement à ma question. Mais je n’ai finalement pas le temps de me décider, il reprend déjà la parole.
— C’est la question que tu m’as posée.
— Et qu’as-tu répondu ?
— Qu’est-ce que tu répondrais, toi ?
J’émets une petite grimace. Je ne suis pas du tout fan de ce procédé de répondre à une question par une question, surtout quand c’est pour la retourner à l’envoyeur. Néanmoins, je réponds quand même.
— Non. Je n’ai jamais rien essayé avec un autre homme.
— C’est exactement ce que j’ai dit.
— Et après ?
J’ai conscience de jouer un jeu dangereux. Mais, comme je l’ai déjà dit, je suis trop curieux. Je ne peux m’empêcher de me demander comment ce gars, qui se croyait hétéro, en est venu à sortir avec un homme, jusqu’à vivre avec lui.
— Après, tu m’as dit que je n’avais qu’à essayer avec toi. Parce que c’est dommage d’affirmer ne pas aimer les carottes quand on n’y a jamais goûté.
Sa main est toujours sur ma joue et il s’est encore rapproché, au point que nos torses se touchent presque. Je me demande un instant pourquoi je ne l’ai pas repoussé. En fait, j’ai l’impression d’être hypnotisé. Chaque fois qu’il ouvre la bouche, je bois ses paroles comme du petit-lait.
— Est-ce que tu es d’accord pour goûter les carottes ? finit-il par demander alors que je n’arrive plus à voir distinctement ses yeux tant il est proche.
Je sais que je devrais dire non – surtout avec cette métaphore des plus ridicules. Le contraire serait ouvrir une porte que je ne suis sans doute pas prêt à franchir. Et ce serait aussi prendre le risque de blesser Liam. Pourtant, je n’en fais rien. Sans que je puisse l’empêcher, un “oui” sort de ma bouche. Et il n’en faut pas plus pour que Liam réduise à néant le peu d’espace qui nous séparait encore.
Ses lèvres sur les miennes sont plus douces que ce à quoi je m’attendais. La barbe naissante sur son menton contre la mienne me procure une sensation étrange et inhabituelle. Ce n’est pas désagréable. Juste bizarre. Je me demande alors si ce serait différent si nous étions tous deux rasés de près, ou comment ce serait si seul l’un de nous deux l’était.
Contre toute attente, c’est moi qui finis par approfondir le baiser. Sa langue est chaude. Et humide. Comme celle d’une femme, en fait. La seule différence, c’est que c’est peut-être un peu plus rude. Ou peut-être est-ce simplement dû à sa personnalité, que c’est sa façon d’embrasser.
Son autre main se pose sur ma hanche et me rapproche encore de lui. C’est à ce moment-là que je sens un renflement contre mon aine. Je me rends alors compte que tout ceci va beaucoup trop loin. Je le repousse pour remettre une distance raisonnable entre nous, en essayant de ne pas paraître trop brusque.
— Je suis désolé, dis-je. Ça va beaucoup trop vite.
Gêné et ne voulant pas voir encore la douleur qui risque d’arriver dans ses yeux, je détourne le regard. Je remarque plusieurs personnes qui nous observent. Je suis soudain très mal à l’aise. Et je ne peux m’empêcher de me dire que c’est le genre de chose qui n’arrive pas à un couple hétéro.
— Et si on rentrait ? J’ai mal à la tête.
Ce n’est pas tout à fait un mensonge, j’ai vraiment mal à la tête, malgré le cachet donné par le médecin. Mais j’ai surtout envie de me soustraire aux regards inquisiteurs du parc.
À mon grand soulagement, le reste de la journée se passe plutôt bien. Il me raconte des anecdotes sur lui et Adam. Je sais qu’il espère à chaque fois raviver un souvenir qui n’existe pas pour moi. Et je me surprends à éprouver une réelle affection pour Liam. À aucun moment il ne tente quoique ce soit. Qu’il me croit vraiment ou pas, il ne me bouscule pas et je lui en suis très reconnaissant.
Néanmoins, le soir venu, se pose le problème du lit pour dormir. Liam se dévêtit rapidement pour ne garder que son sous-vêtement et se glisse sous la couette. Et moi, je reste à côté du lit, habillé, comme un con. Il lui faut presque une minute pour se rendre compte que je n’ai pas suivi le mouvement.
— Qu’est-ce que tu attends ? demande-t-il.
— Euh… C’est que… Sans vouloir te vexer, je n’ai pas très envie de dormir avec toi.
“Surtout pas à moitié nu”, ai-je envie d’ajouter. Mais je me retiens.
Il lève les yeux au ciel avec un reniflement moqueur.
— Quoi ? T’as peur que je te saute dessus ? Je ne vais pas tenter de te faire croire que je n’en ai pas envie. Mais je ne suis pas un animal, je sais me tenir. Alors, à moins que tu ne veuilles dormir dans le fauteuil du salon – ce que je te déconseille vivement, parce qu’il n’est vraiment pas confortable et que tu auras à coup sûr un torticolis –, mets-toi en boxer et viens dormir. Avec un peu de chance, tout ceci ne sera plus qu’un mauvais rêve demain matin…
Après quelques secondes d’hésitation, j’abdique et enlève à mon tour mes vêtements. Je commence par le haut et m’apprête à faire de même avec le bas quand je surprends le regard de Liam sur moi.
— Tu pourrais te tourner ?
— Pourquoi ? Je t’ai déjà vu nu des centaines de fois. Et puis, tu ne cesses de répéter que tu n’es pas Adam. Ce n’est donc pas ton corps. Alors je ne vois pas de problème à le reluquer. Tu n’as pas à te sentir concerné.
Dans les faits, il a raison. Mais ça reste affreusement gênant. Comme il ne se tourne pas, je décide de me glisser entre les draps et de retirer mon pantalon à l’abri de son regard, sous la couverture.
Je me mets dos à lui et ferme les yeux. Les minutes s’écoulent et je l’entends se tourner et se retourner dans le lit. Finalement, il pose doucement une main sur mon bras, certainement pour ne pas m’effrayer, et me demande :
— Tu veux bien que je te prenne dans mes bras ?
Je ne peux m’empêcher de me raidir. Détail qui ne passe apparemment pas inaperçu, vu le soupir qu’il pousse.
— Je ne vais pas en profiter. C’est juste pour dormir. Je… Je n’arrive pas à dormir si je ne suis pas collé à Adam.
Peut-être est-ce le ton qu’il a employé qui me convainc ou simplement de la compassion, mais j’accepte. Il vient alors contre mon dos, enroule ses bras autour de mon torse, emmêle ses jambes aux miennes et glisse son nez en haut de ma nuque. Je l’entends inspirer un grand coup.
— Merci, dit-il dans un chuchotement à peine audible.
Peu de temps après, il s’endort et je le suis.
Lorsque je me réveille le lendemain matin, j’ai un mal de tête horrible, la bouche pâteuse et j’ai froid. Je tâtonne derrière moi et suis étonné que Liam ne soit pas là. Quelle heure est-il ? Je regarde le réveil et constate qu’il est déjà sept heures.
Je me lève et vais dans la salle de bain. C’est là que je percute enfin : je suis chez moi, dans mon propre corps. Je me pince pour être sûr d’être vraiment réveillé.
— Aïe !
Oui, je suis bien réveillé. Soulagé, je me prépare pour aller travailler. À huit heures moins cinq, je sors, verrouille ma porte et commence à marcher. Jusqu’à ce que je percute quelqu’un. Quelqu’un avec un café qui s’est renversé sur lui. Quelqu’un avec des cheveux mi-longs ondulés, châtain clair, presque blonds, et des yeux bleus. Quelqu’un qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Liam.
— Liam ? ne puis-je m’empêcher de demander.
L’homme me regarde interloqué.
— Euh… Non, Luca. Mais ce n’est pas si loin.
Bizarrement, la scène ne m’est pas tout à fait étrangère. Je me rappelle la rencontre d’Adam et Liam que ce dernier m’a racontée.
— Je suis vraiment désolé pour votre café. Je peux vous prêter des vêtements et vous offrir un autre café, si vous voulez. Je sortais tout juste de chez moi, dis-je en pointant ma porte du doigt.
Il semble hésiter, puis accepte finalement. L’idée de se balader avec un t-shirt et un pantalon au café toute la journée ne doit pas être des plus réjouissantes.
J’ignore si j’ai rêvé, si la lune m’a vraiment jeté un sort ou je ne sais quoi d’autre, mais une chose est sûre : ma vie a changé à partir de ce jour-là. L’histoire d’Adam et Liam ressemble étrangement à la mienne avec Luca. Et ce n’est pas pour me déplaire.

Crédit image : https://www.etsy.com/fr/listing/216525877/aceo-noel-atc-impression-partage-des
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